Source: Le Soleil / Annie Morin

Les gouvernements ont bien tenté de sensibiliser les industriels de la pêche au potentiel des algues, au début des années 90. Peu ont mordu. Le froid est en partie à blâmer, explique Piotr Bryl, technologiste alimentaire pour le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation à Gaspé. Les algues fucacées, parmi les plus prometteuses, partent avec les glaces au printemps, alors qu’en Nouvelle-Écosse et en France, on peut râteler les accumulations hivernales à marée basse. 



Les laminaires, aussi intéressantes, offrent de bons volumes, mais dans un secteur que les harengs et les homards affectionnent pour la reproduction. Les biologistes et les pêcheurs font donc preuve d’une extrême prudence.



Ces derniers «sont un peu sceptiques» de toute façon, admet M. Bryl. Ils ne voient pas la valeur de ces grandes herbes vertes qui embarrassent leurs filets. Et puis il faut beaucoup de matériel — donc beaucoup d’argent — pour récolter et transformer les algues : des bateaux, du cordage, de grands espaces de séchage et une usine de transformation avec des équipements spécialisés.



Les consommateurs aussi sont frileux. Les Québécois de souche emploient très peu d’algues, du moins pas consciemment car il y en a souvent dans leurs cosmétiques et dans leurs aliments. Les immigrants asiatiques, eux, importent généralement la matière première de leur pays d’origine.



Quelques pionniers s’intéressent tout de même aux algues. L’entreprise Les Gaspésiennes a été la première à récolter des algues laminaires pour fabriquer de la farine d’algues, des extraits liquides et de la terre d’empotage enrichie pour l’horticulture domestique.



Son propriétaire, Raymond Ferembach, veut toutefois aller plus loin. Il a obtenu «le permis de culture numéro un» pour faire pousser des algues dans la baie des Chaleurs. Préparées dans des bassins, les spores de laminaires sont repiquées à 10 mètres de profondeur et poussent sur plusieurs mètres en direction de la lumière. Pour l’instant, la récolte se fait une fois par année. «Il faut faire attention pour ne pas brûler cette mine d’or», dit M. Ferembach.



Avec ces algues, l’entrepreneur veut fabriquer des crèmes pour le visage et le corps, des enveloppements pour les spas et les centres de santé ainsi que d’autres cosmétiques. Ultimement, il aimerait aussi mettre ses algues dans l’assiette des Québécois, en fabriquant par exemple des algues d’assaisonnement ou des pâtes à la farine d’algues. «Il faut sortir des produits nobles de la Gaspésie», dit-il.



C’est ce que pense aussi Manon Lelièvre, productrice d’agneaux à Bonaventure et coordonnatrice de la coopérative qui produit les agneaux nourris aux algues de la Gaspésie. Imaginé par les fonctionnaires de Pêches et Océans Canada, ce produit de créneau est disponible depuis deux ans en Gaspésie et à Montréal. Les 300 agneaux écoulés annuellement mangent seulement des grains et des fourrages non OGM cultivés localement. Une portion d’algues est ajoutée à leur ration pour donner un goût particulier à la viande.



Ces algues doivent être cueillies en Gaspésie, mais des problèmes logistiques font qu’elles proviennent de la Nouvelle-Écosse pour l’instant. «Il faut aller dans l’eau pour cueillir les algues, puis les étaler pour les faire sécher, réduire ça en poudre et ensacher», explique Mme Lelièvre, qui a bon espoir de s’approvisionner localement cette année.



Au-delà de l’algue elle-même, des chercheurs s’intéressent aussi aux ingrédients actifs qui s’y cachent. Sylvie Turgeon, de l’Institut des nutraceutiques et des aliments fonctionnels (INAF), étudie les polysaccharides cachés dans des algues laminaires poussant uniquement dans le Saint-Laurent et dans l’Est du Canada. La scientifique met en contact des cellules avec un extrait d’algues. Grâce à des biopuces, elle peut voir quels gènes sont activés ou réprimés. «Ça nous donne une vision très globale des applications possibles», dit-elle. Mme Turgeon pense que c’est dans la science que se trouve l’avenir de la ressource. «Avec des produits à haute valeur ajoutée, on n’a pas besoin d’aller chercher de grosses quantités», fait-elle remarquer.



C’est ce qu’ont compris les dirigeants d’Oceanova, une entreprise biotechnologique rimouskoise qui s’intéresse à tous les produits marins du Québec. Celle-ci commercialise déjà des ingrédients actifs provenant d’algues importées, «mais la science derrière est 100 % québécoise», assure Martin Beaulieu, directeur des affaires scientifiques.